• A propos du temps (once again)

     

    En ce moment, je prépare mes cartons pour Strasbourg. Je jette tout ce qui doit enfin être jeté, je mets dans les cartons ce dont je me vois mal me détacher.

    Et je me retrouve à parcourir mon premier journal intime, qui date de 2007. Ce n'est pas très vieux. C'est même récent. Extraordinairement récent, en fait. Car tout ça est déjà très loin, franchement loin. Je veux dire, non seulement ce que j'étais en train de vivre, mais même mes souvenirs d'alors…

    Je lis des lignes où je me remémore des choses qui sont enfouies très loin dans mes souvenirs. Je parle de petits "tableaux" précieux où je discute avec Roman de la différence entre "dire" et "énoncer", tandis que maman s'énerve sur l'ordi, et du petit tableau précieux où maman et moi somment tout gaga devant Bouh, la chatte de Gwen et Arthur, qui sont en train de lire des B.D. Et tout ça… C'était effectivement des instants précieux, d'autant plus qu'ils sont extraordinairement loin. 

    Paradoxalement, c'est infiniment plus éloigné que ce jour de l'année 1998 où la France marqua trois buts face au Brésil.

    Je me fiche bien du football, mais quand je fais l'animateur dans une colo et que je rencontre des enfants nés en 1998, et qui n'ont donc aucun souvenir de la coupe du monde, qui n'ont aucun souvenir du passage dans le troisième millénaire, et ben, franchement, ça me fait bizarre. Me dire qu'ils sont nés à ce moment-là, voire une année après, que ces événements ne les ont pas marqué, ça me fait drôle.

    Pourtant, nous n'avons que quelques années d'écart. Et, d'ailleurs, lorsque je vois que tels écrivains du XVIIIème sont nés, l'un en 1764, l'autre en 1776 (je balance au pif), je me dis : "ah, tiens, oui, ils étaient vraiment contemporains". En fait, je suis étonné qu'ils soient aussi proches. Et je me dis bien qu'ils ont partagé les même temps, la même époque.

    Et, j'ai beau me dire que ces enfants n'ont pas connu les mêmes événements que moi, il est vrai que moi-même, je suis né en 1990. Alors, bon, quand t'es né en 90, je ne crois pas que tu sois bien placé pour parler… Je veux dire, je n'étais même pas né lorsque le mur de Berlin s'est effondré ! Je n'ai rien connu de la guerre froide !

    Mais, voilà, cela ne m'empêche pas de connaître, d'apprendre. D'ailleurs, ce n'est pas parce que je n'ai pas traversé les années 80 que je ne suis pas fan du clip "thriller", que je n'adore pas "Billie Jean", que je n'écoute pas avec un délice sans comparaison Prince chanter "Kiss".

    D'autre part, nous sommes bien obligés d'être nés à un moment donné. Ma propre grand-mère, voire mes deux grand-mères, ont raté des coches ! "Quoi ? Elles sont nées APRES la première guerre mondiale ?! Elles ont raté ça ?!" Eh oui.

    Ce qui me fascine en fait, c'est le côté "nés aujourd'hui", ou presque (© LisaDawn). Ce côté où nous sommes les tout derniers, où ces gosses dont j'ai été l'animateur sont une des toutes dernières générations sur Terre. Je n'ai même pas dix ans de plus qu'eux, nous sommes peut-être de la même génération. Mince ! Presque la dernière génération sur Terre. Mais, là, le truc, c'est justement qu'il y a encore des gosses qui naissent, aujourd'hui même. Aujourd'hui, mercredi 5 Août 2009, à 19:59, combien de bébés viennent-ils de naître ? C'est un foutu truc permanent, et moi-même, je suis né lors d'un temps présent, à un moment qui était le dernier en date depuis l'aube des temps. Il y a même des gens qui vont naître dans le futur.

    Le truc, c'est que tout cela n'a rien d'incroyable. En l'an 300 avant Jésus-Christ, depuis combien de temps l'humanité existait-elle ? Je crois que ça faisait déjà belle lurette. Eux aussi, ils ont raté un coche. Eux aussi, on peut dire qu'ils sont nés "tard". Eux aussi, ils sont nés à un moment qui étant le "dernier depuis l'aube des temps". Puisque nous naissons tous à un moment donné, tout cela est extraordinairement relatif.

    Et puis, le fait de rater un coche ne nous prive pas de pouvoir nous rattraper. Apprendre. Je l'ai déjà dit plutôt d'ailleurs. Mais rien ne vaut l'expérience, et jamais nous ne pourrons être le fruit du XVIIIème siècle, ou du XIXème, ou du XIème siècle… Et les événements, eux, s'éloignent. L'influence est toujours là, mais la simple idée que personne ne soit plus vivant pour témoigner d'une époque, cela est troublant.

    Le temps s'en va, nous échappe. On parle toujours de Jésus, mais ça fait belle lurette que l'ensemble de ses contemporains sont décédés. Pareil pour Socrate. 

    C'est étrange.

    Mais dans mon propos initial, mon tout premier propos, au début de cette note, ce qui me paraissait étrange, c'était deux toutes petites années, de décalage. Je parlais de petits instants précieux que j'avais rapportés dans mon journal intime. La donne, c'est que je n'ai déjà presque plus de souvenirs de mon quotidien avec Roman. Je n'ai presque plus de souvenirs de Bouh. Maintenant que Chalomé est là, Bouh est extrêmement loin. Tout ça est vraiment très loin.

    Les gens avec qui j'étais il y a deux ans ne sont plus là. Ils étaient ancrés dans mon quotidien, aujourd'hui j'ai peine à les repêcher dans ma mémoire. Ou, du moins, les moments partagés ensemble.

    Ce qui est au présent est au présent. Mais, s'il n'est pas véritablement un événement marquant, alors il disparaît progressivement en devenant passé.

    C'est normal : une année a beau passer extraordinairement vite, elle contient tout de même 365 jours. Mettons que je meure à 80 ans : combien de journées vais-je vivre ? Cinq fois huit, quarante. Six fois huit, quarante-huit. Trois fois huit, vingt-quatre. Quatre-vingt fois trois cent : vingt-quatre mille. Soixante fois quatre-vingt : quatre mille huit cent. Ça fait donc un total de vingt-neuf mille deux cent quarante-huit jours.

    En chiffres : 29 248. Si ma durée de vie est correcte, je vivrai à peu près ce nombre-là de journées.

    Le problème, c'est que c'est à peine si je me rappelle ce que j'ai fait il y a sept jours (et c'est à cause de ça que je tiens un journal intime), donc, vous imaginez si, à quatre-vingt ans, je me souviens ce que j'ai fait il y a vingt-mille jours !

    Il y a un moment où je me disais que, si le passé m'était si vague, c'est parce que j'étais alors enfant et qu'une mémoire d'enfant n'est pas une mémoire d'adulte. C'est peut-être vrai, mais cela n'empêche pas, je crois, une mémoire adulte de ne pas forcément être si extraordinaire que ça. Une vie paraît courte, elle est pourtant extrêmement riche, de choses fort précieuses et d'instants futiles, de routines redondantes et d'événements exceptionnels. De dizaines de milliers de jours.

    Alors on ne souvient pas très bien. On ne souvient pas très bien de ce qu'il s'est passé lundi dernier, on ne se souvient pas très bien d'il y a deux ans, et encore moins d'il y a vingt ans (dire que je n'ai même pas vingt ans !).

    Alors, voilà, je me dis que moi vieux pépé, je serai bien obligé de vivre au présent, et je crois bien que ce qu'il se passera dans vingt ans, ce sera sacrément loin lorsque j'en aurai quatre-vingt. Le temps passe.

    Il y a toujours des choses qui marquent. Je me souviendrai toujours assez bien de mon anniversaire de l'année dernière, je me souviendrai toujours assez bien du dix-sept (ou quinze ?…) Juin 2006. Etc. Mais, voilà. Tant de choses passent à la trappe !

    A la fin de ma vie, combien d'années qui ne seront plus que souvenirs vagues et emmêlés ? 

    C'est terrible, la vanité des choses. Et à l'échelle de l'humanité, c'est encore plus terrible. Quoique ce qui disparaît continue d'être présent à l'esprit, malgré la distance extraordinaire.

    Je n'arrive pas à poursuivre plus loin. Je viens de me relire. J'avais l'impression d'écrire depuis super longtemps mais ce texte ne me paraît pas si long que ça.

    J'arrive pas à pousser plus loin. Simplement, voilà. Bientôt, je vais vivre à Strasbourg. L'année que je viens de passer dans ma CAAP passera dans la case "souvenirs de ma vie". Le lycée est encore plus loin. Le collège, n'en parlons pas. Mais mes cinq futures années d'études sont elles-mêmes destinées à trépasser, à devenir des souvenirs. Pas forcément si vagues que ça, en fait, mais voilà.

    C'est drôle. Et dire qu'on meurt dans un "instant présent". 

    Oui enfin bref. Jvais arrêter là.

    Cet article est ptêt pas si génial que ça en fin de compte. Mais c'est ce que j'avais envie d'écrire. 

     

    Bye !

     

     

    (en cherchant une photo qui pourrait illustrer l'article, j'ai parcouru des photos qui datent de 2007. Elles me paraissent extraordinairement récentes, c'est à peine si je n'ai pas l'impression de les avoir prises il y a deux mois. Tout ça est donc très disparate. Il y a des trucs déjà très vieux parce que n'appartenant plus à notre présent, il y a les événements marquants… et les vieilles photos qu'on croit avoir prises hier. Ah là là !)

    p-s : la photo finalement choisie est relativement récente, mais comme c'est un chaton, elle est d'une génération très récente. C'est presque un enfant né en 1999 voire en 2009. Ça me paraissait approprié.

     


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